LETTRE DE BALTHAZAR (31)

De Santos (Sao Paulo) à Jacaré (Paraiba)

du Mardi 29 Mars au Jeudi 7 Avril 2011

Mercredi 30 Mars 23°47’S 44°23’W il est 8h45. Le ciel s’éclaircit après les pluies de la nuit et le premier rayon de soleil illumine le carré. Le moteur ronronne sur cette mer d’huile. Un petit vent traversier nous a propulsé à la voile depuis l’appareillage et jusqu’au milieu de mon quart de nuit. La pluie s’était mise alors à tomber lourdement rendant la nuit opaque et tuant le vent. Dans mon ciré dégoulinant j’avais dû rapidement rouler le génois, remonter la dérive, border la Grand’Voile en l’immobilisant par les deux retenues de bôme et mettre au moteur. Tel un chauffeur de locomotive à vapeur il fallait à cause de cette visibilité réduite pencher la tête à l’extérieur de la capote toutes les 5 minutes pour repérer dans la boucaille des feux éventuels. J’aperçus à un moment donné à moins de 2 milles un gros cargo qui s’approchait, un peu plus loin des bateaux de pêche à des distances du même ordre. Quand on n’a plus de radar il faut zyeuter dehors souvent et d’autant plus souvent que la visibilité est réduite. Quand elle descend à moins d’un mille on a un problème. Mais notre Activ’Echo n’a pas été foudroyé ; il nous avertit qu’un radar nous illumine et surtout grossit notre image sur son écran.

Après avoir barré pendant près de700 milles nous sommes soulagés d’avoir récupéré un pilote automatique qui diminue fortement l’astreinte et la fatigue de l’homme de quart quand il s’agit de courir de longues bordées.

Nous bénéficions depuis notre départ de Santos d’un courant très favorable proche de 1,3 nœuds. Il s’agit du contre courant classique : au large du Cap Frio, au-dela de Rio, descend le courant général du Brésil. Il entraîne par friction à son bord et met en mouvement circulaire les eaux de la côte incurvée dont il s’écarte. Nous devrions, je l’espère, en profiter sur près de deux cents milles jusqu’à ce cap.

Jeudi 31 Mars 23°11’S 42°03’W 4h30. A une douzaine de milles du cap Frio nous avançons cap au NE par une légère brise traversière appuyée par le moteur tournant doucement à 1000 T/mn et toujours poussé par le courant côtier. Nous sommes tous feux éteints, l’Activ’Echo désactivé, dans cette nuit noire, tenant à distance les bateaux de pêche. Ce coin fait partie en effet des endroits mal famés de la planète nautique : quelques pêcheurs arrondissent ici parfois leur pêche en sautant sur le pigeon qui passe. Nous passons comme un chat noir, nous dérobant à leurs regards.

Cette stratégie me parait moins aléatoire que celle suivie par ce navigateur solitaire parti l’an dernier de Kourou et faisant route très au large de Trinidad et du Vénézuela, en route pour les Grenadines. A peu près au même endroit où nous nous trouvions en 2009 à la même période venant également de Kourou cap sur Union dans les Grenadines, il aperçoit à environ 5 milles de distance sur sa route deux feux proches l’un de l’autre. En les observant il constate tout à coup que les deux feux s’éteignent. Trouvant cela suspect il va balayer les canaux de sa VHF et intercepte une conversation en sabir dont il retient qu’une mauvaise rencontre se prépare. Ayant manifestement choisi la stratégie risquée d’en découdre il maintient ses feux allumés pensant ainsi feindre d’être surpris et prépare ses armes : fumigènes et cinq cocktails Molotov faits dans des cannettes de bière. Moins d’une demi-heure après une tapouille débouchait de la nuit sur son bâbord, une autre embarcation se rangeant à tribord. Sur celle-ci il devine un homme se tenant debout armé d’un fusil. A envoyer sur cette première cible un fumigène. Coup de bol celui-ci ou un second passe par un hublot et neutralise pour quelques minutes ce premier agresseur qui tousse, crache et n’y voit goutte. Il se tourne alors vers la tapouille qui cherche à l’aborder et balance un premier cocktail Molotov. Celui-ci brûle très rapidement sans dommages apparents importants. Il a plus de chance avec le second qui réussit à mettre le feu à la grosse (nous sommes à plus de cent milles des côtes) nourrice d’essence de leur hors-bord et transforme la tapouille en torche en quelques instants. Entendant des sauts dans la patouille il se tire ainsi de ce mauvais pas pendant que l’autre embarcation est occupée à ramasser les rescapés et les blessés.

A son arrivée en Martinique il fait une déposition à la gendarmerie et publie ce récit sur le forum « le café du Port » de notre association Sail The World. Dans la discussion qui s’ensuit sur ce forum je relève l’intervention d’un ancien légionnaire qui explique qu’il ne suffit pas de mettre de l’essence dans une bouteille avec un bout de chiffon enflammé dans le bouchon pour avoir une arme efficace. Il donne la recette de la légion pour neutraliser notamment les chars à base de cannettes de bière à verre épais et longs goulots faisant manche, d’un bon dosage d’huile et d’essence et de morceaux de caoutchouc de pneus.

Près de cet endroit en 2009 j’avais aussi aperçu par nuit noire des groupes de pêcheurs. Tous feux éteints, écart de 40° de route. La stratégie du chat noir aurait été très certainement la bonne si ces pêcheurs s’étaient décidés à nous agresser. Cà aurait été aussi très certainement la bonne et beaucoup moins risquée dans le cas de ce récit. Allez chercher un objet invisible par nuit noire dans un cercle de 5 milles de rayon !

Au cas où, j’ai quand même noté cette recette de cocktail dans mon cahier de cuisine. Dans ma liste d’appros je dois acquérir les cannettes qui vont bien. On n’est jamais assez prudent quand « c’est eux ou c’est nous » ! Mais vaut mieux pas se louper quand on les envoie. Tirer convenablement à la pétanque peut être dans ce cas un atout pour survivre. Vous comprenez maintenant pourquoi je m’entraîne ? J’ai aussi dans mon modeste arsenal un revolver doté d’une énorme et impressionnante gueule noire pour tirer les fusées de détresse. A bout portant une fusée de détresse çà doit jeter l’agresseur à la patouille et il ne doit plus y voir pour un moment. Malheureusement comme du temps de Louis XV il faut recharger à chaque coup. Un autre équipier peut pendant ce temps braquer le très puissant projecteur illuminant des rochers à 400m dans les yeux d’un autre agresseur également rendu aussitôt aveugle ; on doit pouvoir alors l’estourbir facilement avec le maillet à estourbir les thons.

Toutes stratégies à n’utiliser de préférence que contre des pirates amateurs quand même ! Les pros à la kalachnikov et aux grenades il vaut mieux les éviter et s’abstenir de fréquenter leurs eaux !

Le ciel s’est dégagé après les trombes d’eau du début de la nuit, la croix du Sud descend lentement dans le ciel. Ayant juste franchi en remontant vers le Nord le Tropique du Capricorne (23°27’S) nous nous sentons déjà un peu chez nous. Après tout le pied (point sur la terre à la verticale du soleil) de « notre » soleil vient se promener jusqu’à cette latitude durant nos hivers.

Vendredi 1er Avril par 20°18’S 39°32’W 12h30 (TU-3). Une mélopée africaine envahit le cockpit. JP a trouvé le convertisseur 24/12V qui a dégagé avec la foudre et reconnecté la chaîne sur une autre source 12V. C’est un plaisir de retrouver la musique. La discothèque est très fournie : outre les CD du bord Marco a 1400 chansons ou morceaux de musique en tous genres sur son Ipod, JP en a presque autant sur le sien. ITunes est à bord !

Après un très long épisode au moteur une petite brise portante de SW est rentrée. A hisser le gennaker (remplace dans le petit temps le génois ; c’est une voile plus légère de surface presque double). Beau soleil, mer bleu profond parsemée de petits moutons blancs. Les affaires reprennent.

Cette nuit nous avons longé en les évitant de nombreuses plateformes pétrolières et gros navires à hautes superstructures très illuminées faisant de la recherche. Les Brésiliens travaillent d’arrache pied pour mettre en exploitation le nouveau gros gisement de pétrole récemment identifié par environ 1800m de fond dans leurs eaux.

C’est l’heure, par cette chaleur tropicale, de préparer le pastis et une solide salade composée de pois chiches, olives, thon, œufs durs et pamplemousse. A table !

14h48 Nous doublons à environ 3 milles un très gros navire hérissé de moyens de manutention en tous genres, surmonté d’une torchère. Au moins celui-là de nuit on doit le voir de loin. Spectacle surprenant de voir ce bateau crachant le feu comme au voisinage des puits de pétrole terrestres. Que de technologie pour positionner quel que soit le temps ce gros navire à quelques mètres près (ce positionnement est dynamique, des moteurs asservissant automatiquement la position réelle du bateau fournie par le GPS différentiel à la position du trou de forage), pour forer par 1500m de fond, à une quarantaine de milles de la côte, puis pour aller chercher le gisement à 1000 ou 1500 mètres sous le plancher océanique. L’ingéniosité des hommes trouvera-t-elle une limite ?

Samedi 2 Avril 22h43 16°36’S 37°40’W la voûte étoilée est d’une clarté exceptionnelle. Allongé sur les coussins du cockpit j’essaye dans ce fouillis invraisemblable d’étoiles, la plupart ignorées (par moi) dans ce ciel d’hémisphère Sud, d’identifier certaines de nos étoiles familières : par le travers tribord se lève le Scorpion, avec Antarés dans son cœur, étoile la plus rouge du ciel. Auparavant, avant qu’Orion ne disparaisse à l’Ouest, l’alignement PAMS agissait comme un marqueur brillant : Pléiades buisson d’étoiles faibles, Aldébarran au pied de son A majuscule couché, Mages formant le baudrier d’Orion, Sirius bleu-vert, l’étoile la plus brillante du ciel. Mais pourquoi dans ce bon dieu d’hémisphère Sud Bételgeuse Bâbord rouge et Riegel Right verte sont elles inversées ? Pourquoi le A d’Aldébarran est-il couché à l’envers ? Mystère simple mais jamais évident des pieds en l’air.

Tiens revoilà la grande Ourse, mais la polaire est encore sous l’horizon. Elle nous pointe quand même Arcturus de teinte orangée. La Croix du Sud est encore assez haute et son grand axe pointe vers le Sud, dans notre sillage. Canopus, étoile verte la plus lumineuse du ciel après Sirius, campe non loin d’elle. Il faut que j’aille consulter mon guide des étoiles pour trouver Fomalhaut ainsi que le triangle austral. La clarté est telle que l’on voit très nettement le reflet de Sirius dans la mer et que l’on a l’impression de presque parvenir à résoudre la voie lactée en ses milliards d’étoiles individuelles qui composent notre modeste galaxie. Avec JP qui me rejoint pour la relève nous philosophons sur l’immense probabilité que dans les planètes qui entourent ces milliards d’étoiles le monde du vivant se développe comparée à l’infime probabilité pour que les conditions d’apparition de la complexité du vivant y soit réunies dans l’une ou plusieurs d’entre elles ? un nombre proche de zéro multiplié par un nombre proche de l’infini, lequel l’emporte ? En mathématiques comme chacun sait zéro multiplié par l’infini est une quantité indéterminée.

Mais constatant que dans l’histoire de l’humanité toutes les croyances anthropocentriques ont été successivement mises en défaut, je penche personnellement pour la quasi certitude de l’existence du monde du vivant assez largement répandue parmi les milliards de milliards de planètes de notre Univers.

Songeons en effet aux conditions ahurissantes auxquelles des organismes vivants arrivent à naître et se développer, comme par exemple autour des sources chaudes au fond des océans, dans la nuit noire et sous mille atmosphères ou au sein des déserts les plus secs de la terre.

Lundi 4 Avril 10H52 par 13°10’S et 36°10’W. Après cette longue et monotone navigation voisine de 1000 milles faite pour l’essentiel au moteur nous guettons l’arrivée de l’alizé de SE qui devrait nous emmener royalement pour nos 350 derniers milles jusqu’à Jacaré, notre prochain rendez-vous. Ce matin nous avons ramassé sur le pont le premier poisson volant qui nous annonce effectivement ce vent béni des marins. Il devrait être déjà là. La légère brise a bien fait depuis 24h sa rotation lente pour hâler à l’ENE, mais il faut encore faire preuve de patience et attendre que l’alizé faiblard prenne son souffle régulier.

Ça y est ! le voilà qui rentre vers 16 heures, un peu hésitant au début puis montant en puissance et régularité. Vers 18h Balthazar file régulièrement ses 7 à 8 nœuds entre prés bon plein et petit largue dans un ciel typique d’alizé caractérisé par des cohortes de petites balles de coton blanc bien alignées. Ce vent devrait emmener confortablement BALTHAZAR jusqu’aux Bahamas en laissant le Perkins goûter à un repos bien mérité. Il faudra certainement quand même faire, brièvement je l’espère, appel à lui pour franchir le Pot-au-Noir avant d’arriver à Kourou ou le dévent des îles caraïbes.

Vers 23 heures pendant mon quart j’entends distinctement le souffle caractéristique du plongeur qui fait rapidement surface avant de replonger, puis un autre, un autre.. Me penchant à tribord je devine dans l’obscure clarté qui tombe des étoiles (notez l’oxymore bien connu !) des dauphins qui sautent et plongent en escortant Balthazar qui file à près de huit nœuds dans l’alizé. Ils poursuivent leur « jeu » plus d’une quinzaine de minutes avant de disparaître dans la nuit. Je n’ai jamais lu d’explications crédibles sur ce comportement apparemment ludique (nous le classons ainsi car nous ne savons pas quelle en est la raison) des dauphins.

Mardi 5 Avril 18h15 9°24’S 34°50’W C’est l’happy hour. Le soleil vient de se coucher, l’étouffante chaleur équatoriale commence à céder. Il ne fera bientôt plus que 30° ( cela n’ira pas plus bas car c’est la température de l’eau de mer ici). Un verre de whisky bien dilué ou des Martinis on the rocks agrémentent ce moment de détente. C’est le moment de faire le point d’étoiles par visée au sextant : les premières étoiles les plus brillantes sont en effet déjà bien visibles alors que l’horizon au-dessus duquel le navigateur va mesurer leur hauteur est encore visible. Nous ne nous lassons pas d’observer depuis le cockpit ces magnifiques nuages bourgeonnant ou déchiquetés allant du rouge orangé profond au rose clair que l’on apprécie tant dans le ciel de Guyane. Philippe (Reboul), tu aurais du mal malgré tout ton talent à mettre sur la toile ces formes et ces couleurs si finement variées.

Nous chambrons un peu notre breton qui s’active depuis deux jours à déployer sans succès des rapallas multicolores. Il nous explique que si nous étions sur un thonier moderne nous aurions mis à l’eau des épaves artificielles ?????Oui, nous avons bien entendu. Oyez bien cher(e)s ami(e)s cette méthode ahurissante utilisée par la grande pêche au thon actuellement : les pêcheurs de ces gros thoniers ont observé, notamment au large du fleuve Congo, qu’ils sortaient des pochetées superbes en passant leurs sennes sous ces petits ilots naturels formés de débris végétaux (branches d’arbres, grandes herbes..) où la vie prolifère au bout de quelques mois de dérive. De gros bancs de thons, et non pas seulement quelques malins, s’installent en leur compagnie. Ils semblent que ces îlots à la dérive ensemencent tout un milieu de vie qui lui est attaché. Pourquoi pas donc faire des épaves artificielles avec des grosses palettes et des bouts de filet et objets en tous genres, les équiper de balises Argos pour les retrouver dans l’océan lorsque la vie se sera organisée et aller y pêcher dessous ? L’idée paraissait assez saugrenue au départ. Eh bien figurez-vous que c’est tellement juteux que les deux principales flottes de thoniers européens, espagnole et française, embarquent maintenant de trente à cinquante bouées Argos sur chacun de leur bateau pour cet usage. Le nombre d’utilisations des bouées Argos s’étend à l’infini ! Mais le coup royal parait-il dans ce domaine des épaves c’est la baleine crevée. Ces rudes marins la soigne et l’enroule délicatement dans des filets pour la faire durer puis la dote elle aussi d’une bouée Argos pour ne pas la perdre ! Il s’en passe des choses dans les eaux des Seychelles où le thon abonde.

Marco est inépuisable en histoires des techniques de pêche au thon telles qu’elles sont pratiquées maintenant. Marco à quand ton premier thon sur Balthazar?!

Mercredi 6 Avril 10h58 7°44’S 34°29’W Nous devrions embouquer le chenal d’entrée du fleuve Paraiba vers 15h. L’alizé étant ce matin un peu paresseux nous appuyons les voiles par le moteur au ralenti. Bien que je connaisse bien le coin maintenant pour y être entré deux fois de nuit je préfère, arriver cette fois ci de jour et éviter ainsi d’avoir à remonter sur 4 milles sans radar ce fleuve non balisé et encombré de bancs de sable.

Depuis un moment sous un soleil équatorial ardent l’eau est devenue turquoise claire indiquant des fonds de sable de faible profondeur, 10 à 15 mètres. Le petit phare de Pedra Seca planté à l’extrémité du banc de coraux qui longe la presqu’île de Cabedelo est droit devant l’étrave. Il est 15h05 par 6°56’S et 34°48’W : à embouquer le chenal dragué qui permet de franchir les bancs de sable de l’embouchure du fleuve Paraiba.

A 16h30 par un temps splendide nous nouons les amarres au ponton d’accueil de cette petite marina devenue familière au bord du fleuve.

Expédié de Jacaré (Paraiba, Brésil) le Jeudi 7 Avril 2011

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre Merle dit JP, Marco Jaffrezic, Jean-Pierre d’Allest